Publié dans Lettres ouvertes

Payer pour travailler ?

Par Françoise Bertrand, O.C., C.Q.
Présidente-directrice générale

Le gouvernement s’apprêterait à obliger les chauffeurs Uber à lui acheter le droit de gagner (une partie de) leur vie. Les chauffeurs de taxi traditionnels qui ne possèdent pas de permis de taxi, soit la majorité d’entre eux, doivent déjà louer l’accès au marché à un titulaire de permis (pour environ 80$ par jour à Montréal). Le gouvernement étendrait ce principe aux chauffeurs Uber.

À Edmonton, Toronto et Ottawa, les autorités sont en voie de dé-contingenter l’offre. Le Québec veut-il perpétuer le modèle corporatiste du taxi traditionnel? Difficile d’imaginer un message anti-travail aussi flagrant. D’un côté le gouvernement presse les chômeurs et les assistés sociaux à travailler, de l’autre, il continuerait de leur restreindre l’accès à l’un des métiers les plus simples pour qui a besoin de gagner de l’argent rapidement.

Mais prenons un peu de recul.
Uber n’est que la crête visible d’une vague de fond, déferlante. D’abord dans le taxi et l’hébergement touristique, maintenant dans la location d’outils, le financement de startups (crowdfunding), l’entreposage et la restauration. Dans ces secteurs et plusieurs autres, des milliers d’individus se mettent à rentabiliser un actif (une voiture, un outil, une chambre ou un espace d’entreposage sous-occupé), leur épargne ou leur temps libre. Ils louent leurs actifs ou vendent leurs services (de chauffeur, de cuisinier, etc.) grâce à des marchés nouveaux, créés par les plateformes numériques comme Uber et AirBnb. C’est la vague de l’économie informelle, qui fait le pont entre la sphère marchande et le donnant-donnant interpersonnel.

On a surtout parlé jusqu’à présent des perdants de cette vague, notamment les titulaires de permis de taxi et les hôteliers. Mais il faudrait aussi en apercevoir les gagnants : des milliers de petits salariés, de chômeurs, de retraités ou d’étudiants augmentent leurs revenus en s’aventurant sur le terrain entrepreneurial.

L’intensité entrepreneuriale (nombre de propriétaires d’entreprises et de travailleurs indépendants par 1 000 emplois) au Québec est inférieure à la moyenne canadienne. Les gouvernements cherchent à l’encourager à coup de discours, de subventions et d’incubateurs. Mais quand l’esprit entrepreneurial fleurit naturellement, au ras du sol, il est perçu davantage comme une menace qu’une opportunité.

Si nous voulons une société dynamique, innovante, progressive, il faut harnacher cette vague de l’économie informelle, pas essayer de l’endiguer. De toute manière, ce serait futile. Dans le cas du taxi, la société Facebook, avec ses millions d’usagers, se prépare elle aussi à entrer dans le marché du covoiturage. Il deviendra pratiquement impossible de distinguer nettement entre le covoiturage et le transport de personnes rémunéré.

Dans l’économie informelle, monsieur/madame Tout-le-monde se réapproprie, à petite échelle, un comportement humain ancestral : l’échange d’un service contre de l’argent. Va-t-on transformer ce comportement en délit parce qu’il ne s’insère pas dans les cadres de la sphère marchande? Va-t-on transformer des milliers de micro-entrepreneurs en contrevenants parce qu’ils « volent » la clientèle ou la job des entreprises et des travailleurs en place?

Face à l’appel à l’action des micro-entrepreneurs, les joueurs en place, lourdement réglementés, ont raison de se plaindre. Les politiques publiques doivent essayer d’égaliser les règles du jeu (level playing field). Mais à quelle hauteur? Bien sûr, tous doivent se conformer aux règles fiscales. Mais si l’on essaie d’obliger les micro-entrepreneurs à entrer dans les moules réglementaires existants, aussi bien avouer qu’on essaie de les éradiquer. Il faut plutôt revoir les règlements sectoriels pour en retirer les volets protectionnistes ou corporatistes, et n’en conserver que ce qui est véritablement nécessaire à la santé et à la sécurité des clients.

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